La guerre des Coréens. L’invitation au dialogue entre morts et vivants de Hwang Sok-yong

À propos du roman L’Invité paru en 2001 et traduit en 2004.

Guerre mondiale, la guerre de Corée (1950-1953) est aussi une guerre civile. Aussi ou d’abord ? Les divisions sociales devenues explosives après trente-cinq années de domination japonaise, sont trop souvent laissées au second plan, au profit de l’insertion de la guerre de Corée dans un récit plus grand, celui de la guerre froide. « Affrontement entre les deux Grands », « conflit interposé », « Troisième Guerre mondiale », ces expressions révèlent l’extrême tension mondiale qui s’accroît depuis 1947. Elles contribuent également à définir par avance les enjeux guerriers (établissement des sphères d’influence, bipolarisation du monde, risque de guerre nucléaire, etc.) que l’on retrouve le plus souvent dans les manuels ou récemment dans la série documentaire Apocalypse : la guerre des mondes dont les rushs (principalement des reportages de guerre) livrent un point de vue américain. Le nom du général MacArthur est resté, mais l’expérience de la guerre en sort écrasée par la grille de lecture « guerre froide ». Avec L’Invité, Hwang Sok-yong propose un récit de la guerre entre Coréen·ne·s et réinsère la séquence 1945-1953 dans une histoire d’abord régionale puis mondiale.

Extrait du documentaire Apocalypse : la guerre des mondes (2/6) d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, 2019 (46’47)

Né en 1943 dans la Mandchourie sous occupation japonaise, l’écrivain sud-coréen Hwang Sok-yong a servi de 1966 à 1969 dans l’armée coréenne aux côtés des Américains durant la guerre du Vietnam. En 1989, il franchit le 38e parallèle en direction du Nord, transgression géopolitique qui lui vaut de s’exiler à Berlin et New York. Lorsqu’il revient en Corée du Sud en 1993, il est condamné et emprisonné durant cinq ans. L’expérience de la prison, de l’exil et de la guerre brouille son appartenance nationale et Hwang Sok-yong dit se sentir « entre le Sud et le Nord »[1], points cardinaux qui revêtent une signification unique dans les sociétés coréennes. La douloureuse réconciliation entre les deux pôles passe dans L’Invité par une narration dialogique entre les vivants et les morts, empreinte du rythme des rites chamaniques destinés à guider les défunts vers leur demeure posthume. On y suit l’itinéraire du pasteur Ryu Yosop exilé aux États-Unis depuis quarante ans, et invité à se rendre en Corée du Nord pour retrouver les membres de sa famille encore en vie, et mêler ses souvenirs à ceux des membres décédés.

Dans ce dialogue entre Coréen·ne·s, les « deux Grands » sont tout petits. À peine sont mentionnés les mouvements d’armées entre les provinces annoncés par des rumeurs qui se transmettent de village en village et de planque en planque. Hwang Sok-yong ne noie cependant pas les idéologies sous le poids des inimitiés et vengeances internes à chaque village, mais les doctrines politiques sont restituées par leur ancrage dans l’espace de vie coréen.

« États-Unis ou Union soviétique, tout ça, c’était des longs nez. Ils plaidaient pour la démilitarisation provisoire et se disaient favorables à l’indépendance du pays. Mais on savait très bien qu’ils n’avaient qu’une envie, avaler la totalité de la péninsule ; ni l’un ni l’autre ne voulait se contenter de la moitié. […] Vous les chrétiens, vous distinguez de façon tranchée entre le bien et le mal, mais nous, on est plus réalistes. Vous avez choisi de vous opposer à l’option d’un gouvernement sous tutelle étrangère, vous défendiez la cause de l’indépendance. Pas nous. […] Ce que nous, nous voulions à ce moment, je m’en souviens très bien. Nous nous sommes dit qu’il fallait renforcer la lutte des classes. Ceux qui se disaient de droite, c’étaient les anciens pro-Japonais, les capitalistes, les propriétaires terriens, les fantoches des Américains, les réactionnaires du Sud, en un mot, nos ennemis. Il fallait construire une solide base démocratique au Nord sur laquelle on s’appuierait pour chasser les forces étrangères et réactionnaires du Sud. Il fallait nationaliser la terre et les forêts qui appartenaient à ces traitres de la propriétaire pro japonais, entreprendre une véritable réforme agraire, abolir le métayage, redistribuer les terres aux paysans[2] ».

Les tensions se cristallisent en effet sur la question de la propriété et des rapports de pouvoir qu’elle déploie à l’échelle du village. L’héritage de la distribution des terres durant la colonisation japonaise de la Corée pèse alors très lourd. L’annexion de la Corée par le Japon en 1910 ouvre la voie à une exploitation des ressources coréennes, par la force de travail coréenne, sous la domination japonaise. Cette nouvelle ère agricole s’accompagne de l’expropriation des propriétaires coréens dont les terres sont confisquées au profit de la Compagnie orientale d’exploitation et de développement gérée par les Japonais et de la généralisation du métayage[3]. À la Libération,  70 % des Coréen·ne·s travaillent dans un secteur agricole traversé une fracture sociale entre grands propriétaires terriens, discrédités par leur collaboration avec l’occupant japonais, et ouvriers agricoles comme le personnage d’Ichiro, payé en sacs de riz  et à qui « personne au village ne disait « vous » »[4]. Après 1945, Ichiro devient « le camarade Pak Ilang », apprend à lire et revient au village en uniforme, mandaté par le Comité provisoire du peuple pour faire appliquer la réforme agraire, et au besoin, arrêter les propriétaires récalcitrants, devenus « ennemis du peuple »[5].

Carte de la Corée par les missionnaires de Corée de la Société des missions étrangères, imprimerie de Lemercier (Paris), 1886, (BnF)

Par moments du récit, la lutte des classes prend une allure de guerre de religion, un aspect moins connu en France.

«  Les autres, en face, brandissaient le Capital de Marx, nous, la Bible. Nous étions l’armée de la Croisade, eux les païens au service de Satan[6]. »

Introduit à la fin du XIXe siècle, le protestantisme se développe notamment dans la région du Nord-Ouest d’où est originaire le protagoniste principal. Cette religion nouvelle et porteuse d’un message égalitaire modernisateur offre aussi une voie de distinction vis-à-vis d’une culture japonaise qui recherche l’hégémonie. Bien plus qu’une simple importation, le protestantisme fait l’objet d’une appropriation, et fait souche[7], à l’image des réminiscences empreintes de magie qui font irruption au fil de son voyage du pasteur.

Depuis les années 2010, des retrouvailles familiales sont régulièrement organisées entre le Nord et le Sud. Une dizaine de Coréen·ne·s sont tiré·e·s au sort et autorisé·e·s à franchir la frontière septentrionale. Ce qui semble se situer dans la sphère de l’intimité, chargée de culpabilité, regrets, amertume voire amnésie partielle, relève plutôt du cadre géopolitique, incarné dans l’Invité par le guide qui accompagne le pasteur tout au long de son voyage.

Photographie AFP/YONHAP publié dans Le Parisien, le 20 août 2018

Le message de ces réconciliations très surveillées et médiatisées est avant tout symbolique : si les parties du noyau familial, distordu à l’extrême par la guerre civile, parviennent à renouer le dialogue, alors, la coopération entre les Corées peut à son tour avoir lieu. Il n’est dès lors pas surprenant de constater que leur rythme suit les hauts et bas des relations entre les deux gouvernements.


[1] « Interview de Hwang Sok-yong » par Shin Hyoung-Cheol, Keulmadang, les littératures de Corée, le 12 février 2017. URL : https://keulmadang.com/2017/02/12/archives/romans/quand-la-vie-la-litterature-ne-font-quun-interview-de-hwang-sok-yong-par-shin-hyoung-cheoldossier-22/

[2] Hwang Sok-yong, L’Invité, traduction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Paris Point, 2004, p. 148-149

[3] Man-Ho Heo, « La guerre de Corée vue du côté coréen », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 239, no. 3, 2010, p. 7-26.

[4] op. cit, p. 157

[5] op. cit, p. 158

[6] op. cit., p. 144

[7] Luca Nathalie. « L’évolution des protestantismes en Corée du Sud : un rapport ambigu à la modernité », Critique internationale, vol. no 22, no. 1, 2004, p. 111-124 et Chung Bertrand, « Politique et religion en Corée du Sud », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 32, 2001, n°1, p. 85-110.

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